la reconnaissance obligatoire.

Un ‘ami du père noël’ a visité le CPE de mon plus jeune ce matin et a offert à chaque enfant un livre. J’apprécie énormément les initiatives pour favoriser l’alphabétisation et l’éveil à la lecture. C’est une façon importante d’aider à outiller les humains de tout âge, pour favoriser leur agentivité, leur capacité de s’imaginer dans le monde, et de s’imaginer le monde.

C’est la deuxième fois que mon enfant reçoit un livre gratuitement comme ça.

Mais c’est la première fois que le livre a un carton dessus avec le libellé : « Inscrivez votre adresse. L’enfant qui recevra votre livre pourra vous remercier »  avec l’adresse complète, écrite à main, d’une personne qui habite à Montréal.

C’est problématique de proposer aux gens de se faire remercier (par des parents, on s’entend, c’est pas mon chou de 4 ans qui va lire ce mot, être inspiré d’une profonde gratitude et sortir sa plume) pour un don à une campagne d’alphabétisation.

C’est malaisant de se voir proposer d’écrire un mot à Madame Unetelle à Montréal pour avoir payé un livre à mon fils (et pas parce que ce n’est pas un beau geste de faire un don à la Fondation pour l’alphabétisation, au contraire).  

Je suis une enthousiaste partisane de programmes universels qui permettent à toutes et tous de bénéficier sans avoir à « prouver » leur pauvreté avec de la paperasse, à montrer que oui, elles sont vraiment « dans le besoin » et « défavorisées. » Des programmes qui ne crés pas de la honte chez celles et ceux qui s’en servent, ou chez les enfants bénéficiaires. Des programmes de petits déjeuners pour tout le monde, des sacs à dos de préparation à la maternelle pour tous les enfants, etc. Bref des programmes qui témoignent d’un projet de société, d’une reconnaissance du bien commun et de la responsabilité partagée que nous avons d’assurer le bien-être de chacun.e. Mais ça ne marche pas si ce programme là est présenté comme « un cadeau » d’un inconnu bienfaisant, une inconnue qui en fait, aimerait ben ça recevoir une carte pour qu’on reconnaisse son geste.

(Dans la foire aux questions du site web, je trouve la question « Quand aurons-nous des nouvelles de l’enfant? » (des nouvelles de l’enfant?!) Et la réponse :

 « La carte postale sert à recevoir des nouvelles de l’enfant. Il est facultatif pour le donateur de la remplir. Toutefois, l’enfant est heureux de savoir qui lui envoie son livre-cadeau et de pouvoir écrire à cette personne en retour, s’il en a envie. »)

Est-ce que l’enfant a besoin de se montrer heureux de recevoir un cadeau pour « mériter » son livre? Est-ce que les moins nantis ont cette double responsabilité de survivre avec peu ET de se montrer reconnaissants des miettes d’aide ou d’une bonne volonté qui se pointe (plus ou moins habilement)  de temps en temps (et surtout pendant le temps des fêtes)? Ça me rappelle ce post ou encore celui-ci à propos du poverty tourism.

Moi ce qui m’allume à propos de la littérature et de la lecture c’est la grande justice qu’elle propose. La démocratisation des savoirs, des idées, des possibles qu’elle sème. C’est l’émancipation qui peu poindre et jaillir d’elle.

C’est le contraire de cette culture qui demande la gratitude des gens qui « se font aider. »   

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On a reçu un dépliant avec le livre. Son titre c’est « Ta bibliothèque a vraiment TOUT pour te plaire! » Je rappelle que les livres sont distribué aux enfants « des établissements les plus défavorisés de chaque région »* et que nombre d’entre eux sont sûrement en région, où les services/ressources/activités des bibliothèques publiques et scolaires n’ont peut-être pas « tout pour plaire. »

Tout ça me donne le goût de mener une étude, une belle étude longitudinale où, dans une communauté défavorisée X, l’argent des dons de livres et le temps des donateurs désireux de promouvoir les livres seraient investis dans des ressources communautaires durables. Des bibliothèques municipales bien stockées de livres publiés après les années 1990, des bibliothèques avec des heures d’ouverture robustes, avec des bibliothécaires allumé.e.s et désireux/euses de voir les livres déplacés, déclassé, et empruntés, de voir des ados (même bruyant.e.s) rentrer, de voir des miettes sur les tapis si ça veut dire qu’y’a des touts petits qui viennent découvrir le plaisir de manipuler des livres. Et de voir qu’est-ce que ça donne comme résultat après 10 ans, après 25 ans.

Donnez des livres, certes, mais sans créer l’attente chez les donateurs qu’ils vont se faire remercier par des enfants. Personne ne veut se sentir comme un bénéficiaire d’aumônes, surtout pour un « cadeau ».

*La Fondation cible les établissements les plus défavorisés de chaque région, notamment en recourant à l’indice de milieu socioéconomique (IMSE), calculé par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur

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